(Bon, on commence par une histoire marrante, pour se mettre en jambes. Et puis, c'est l'été : il faut bien s'amuser un peu)
Certains disent que tout a déjà été inventé et qu'on ne peut plus rien inventer. C'est même devenu un cliché. Littérature, cinéma, musique, peinture, sculpture, tout ce que vous pouvez faire a déjà été employé avant vous, par un aède ou un troubadour, par un poète ou un chanteur. Seule la manière de traiter le thème peut éventuellement changer. Oui, tout a été inventé. C'est ça, le cliché.
Eh bien, moi, je vais vous dire : j'ai inventé un concept complètement nouveau et inédit. Si, si, j'ai trouvé un truc auquel personne n'avait pensé avant moi. Une idée nouvelle, avec laquelle je vais surprendre le monde entier, avec laquelle je vais faire un best-seller mondial et révolutionner la littérature.
Vous me dites que c'est impossible ? Vous n'y croyez pas ? Alors, je vais vous la dire. Mais chut... Vous ne devez la répéter à personne. Je vous la dis parce que vous êtes mes amis, mais il ne faudrait pas quelqu'un vienne me voler mon idée. Ce serait dommage.
Alors, voilà, je raconte l'histoire d'un homme qui ne sait pas quoi faire pour s'occuper. Bon, vous me dites que c'est banal, et c'est vrai. Mais c'est là que je fais intervenir mon concept nouveau et inédit. C'est que ce type, pour trouver une occupation, décide de créer le monde. Ah, vous êtes surpris, n'est-ce pas ? Mais c'est le principe de la littérature : surprendre le lecteur.
Ainsi donc, il veut créer le monde. Le premier jour, il se met debout et il dit : « Que la lumière soit » ! Et la lumière s'allume. Oui, je sais que, quelquefois, la lumière ne s'allume pas. Mais dans la fiction, ça doit toujours marcher, pour que l'histoire puisse continuer. En conséquence, ça marche.
Le deuxième jour, notre héros décide de créer le ciel et la terre. Il trace une limite qu'il appelle « firmament ». Tout ce qui est au-dessus s'appelle le ciel, tout ce qui est au-dessous s'appelle la terre. Une littérature efficace se doit d'être simple.
Le troisième jour, il crée les végétaux. En effet, constatant que la terre est vide, il y met de l'herbe, des fleurs et des arbres. Vous comprenez qu'une bonne fiction ne peut se dérouler dans un décor vide.
Vous suivez, jusque-là ? Alors, on continue.
Le quatrième jour, il crée le jour et la nuit. Pour éclairer le jour, il place le soleil. Et pour éclairer la nuit, il crée la lune et les étoiles. Subtil, n'est-ce pas ?
Le cinquième jour, il se dit qu'il est temps de vraiment lancer la fiction, et il crée les poissons pour peupler la mer et les oiseaux pour peupler le ciel. Oui, je sais, il aurait pu faire le contraire. Mais dans un bon livre, il faut faire des choix. On écrira peut-être une suite où on inversera les rôles.
Le sixième jour, ça devient sérieux. Au matin, juste après le petit déjeuner, il crée les animaux pour peupler la terre. Et l'après-midi, il crée l'homme. Du moins, il crée le premier, qu'il appelle Adam. Et nous arrivons au paroxysme du suspense : en fin de journée, juste avant que le soleil se couche, il crée la Femme. La première, celle qu'il appelle Ève.
Ouf, c'est ce qui s'appelle un récit haletant !
Enfin, arrive le septième jour. Le type se réveille et il observe ce qu'il vient de créer. Alors, la panique l'envahit. Il se dit : « Quelle horreur ! C'est moi qui ai créé ça ? J'ai commis la plus grande erreur de tous les temps ! Jamais je ne me le pardonnerai, jamais je ne me le pardonnerai... » Ensuite, il disparaît. Et 4000 ans plus tard, on ne sait toujours pas où il est passé !
Voilà quelle est mon idée. Ainsi que vous le constatez, c'est un concept complètement nouveau et inédit. Personne n'y a pensé avant moi. Avec ça, je vais sûrement faire un best-seller mondial et révolutionner la littérature. Mais chut... N'en parlez à personne. Je vous l'ai racontée parce que vous êtes des amis et que j'ai confiance. Mais il ne faudrait pas que quelqu'un me vole mon idée...
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MANUEL RUIZ